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Il y a un an, à Poschiavo, naissait l'Association pour un territoire sans grands prédateurs

Article signé Michele CORTI, blog Ruralpini - 24.03.2013

Traduction par le blog "LLDV"

 

 


 

 

Un signal de portée historique venu de Poschiavo

Samedi 16 mars (2013) « l'association pour un territoire sans grands prédateurs » (ATsenzaGP), est née à Poschiavo, événement qui sera retenu comme historique. Un Non clair et net à la politique technocratique de gestion des Alpes venu d’une petite vallée (mais stratégique par différents aspects). Les intérêts urbains voudraient en faire un grand Yellowstone (évidemment pour leurs propres fins et pas pour l'amour d'une «nature» qu’ils continuent de compromettre chaque jour). Mais les Alpes sont au cœur de la civilisation européenne, un point de rencontre et d'échange de traditions, de cultures et de langues.


Pourquoi le signal de résistance provient-il de Poschiavo?


Dans le Val Poschiavo, la montagne est encore habitée et minutieusement cultivée (presque à 100% en agriculture biologique) et les gens ne renoncent pas à utiliser les chalets en altitude. Mais ça n’explique qu'en partie ce qui se passe actuellement à Poschiavo, où la majorité de la population (dans différents sondages) s’est déclarée défavorable à la présence de l'ours, et, fait encore plus significatif, a fondé une association « pour un territoire sans grands prédateurs ». L'autre partie de l'explication concerne la géopolitique, certes un grand mot, mais auquel on peut faire appel pour comprendre ce qui se passe à Poschiavo.
Val Poschiavo est en Suisse, pays où la démocratie directe n'a jamais cessé d'être pratiquée, et de plus, c’est une vallée frontalière avec une langue minoritaire. Sa position lui a appris depuis le Moyen Age à défendre jalousement ses marges d’autonomie, conformément à ce qui s'est passé et se passe à quelques km de là, ou dans la Valteline.  Ici - comme dans toute l’Italie - le citoyen est sujet et la « démocratie » est la partitocratie, l'État est un patron dur qui prend la moitié des revenus produits et un référendum sur les questions fiscales est impensable.

Pour toutes ces raisons, à cause d’une pratique de la démocratie jamais disparue, d’un tissu associatif dense, du maintien d'une importante capacité de cohésion communautaire, l'arrivée des grands prédateurs s’est trouvée face à un mur. Ce mur qui ne risque pas de s’ériger dans une réalité socialement désagrégée, marquée par la rareté démographique et la passivité politique ou l’assujettissement clientéliste. C’est donc la Suisse et le Val Poschiavo qui sont en train de réveiller toutes les Alpes.


Du "groupe pour une information objective" à la nouvelle association


La naissance de la nouvelle association fait suite au travail intense mené par un groupe d’habitants de la vallée, aux premières incursions de l’ours M13, abattu le 18 février, qui s’était bougé pour informer la population. Le Val Poschiavo est une vallée vive où les gens participent aux affaires communes et s’informent. Ça se fait par le bouche à oreille qui permet de savoir en quelques heures ce qui se passe dans la vallée, mais aussi à travers des sites internet bien suivis: il Bernina, site de la vallée ( www.ilbernina. ch ) et les Grisons italiens (www.ilgrigioneitaliano.ch/) version en ligne du journal de presse du canton italophone des Grisons (Poschiavo, Bregaglia et Mesolcina avec Calanca). Le groupe était animé par Otmaro Beti, jeune éleveur et alpagiste, Hans Russi, vétérinaire de la vallée engagé dans l’association écologiste locale (Pro Bernina), Plinio Pianta, avocat possédant une grande expérience politique et président de l'Association AmaMont (association transfrontalière des amis des alpages et de la montagne www.amamont.eu/ ).

 

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Au centre Otmaro Beti, à gauche l'Avocat Pianta, à droite le jeune Vice-président Crameri


Le « groupe » avait organisé une soirée en novembre à l’ancien cinéma Rio de Poschiavo, qui avait réuni 300 personnes (pour une commune de 3500 habitants, voir article). La soirée au Rio avait déjà laissé entrevoir que l’horizon du groupe ne se limitait pas au particularisme de cette vallée ni à la simple contestation de la présence de l'ours M13. Au Rio il y avait Tiziano Aiassa l'éleveur piémontais qui a subi ces dernières années les plus grosses pertes de bovins à cause du loup (voir l'article sur le massacre de l’été 2012) et le Comité "anti-ours" des vallées du Trentin occidental conduit par la battante Wanda Moser (voir l'article). Les éleveurs du Val Poschiavo se sont rendus compte avec clairvoyance que le danger ne provenait pas que d’un seul ours un peu cinglé mais d’une politique de réintroduction des grands prédateurs qui - si elle n’est pas contrecarrée - se traduira par la présence stable d’ours, de loups (dans le canton des Grisons ils se sont reproduits sur le Calanda vers Coira et s’étendent vers San Gallo), de lynx et de chacals.


Poschiavo au centre d’une stratégie de résistance alpine


A Poschiavo, grâce aussi aux contacts avec des groupes suisses et italiens opposés aux grands prédateurs, on sait très bien que la stratégie des animalistes-écologistes et de la technocratie "verte" consiste à tenir caché jusqu’au bout la présence de ces grands prédateurs pour empêcher une réaction organisée. Et quand leur établissement est devenu évident et que les éleveurs subissent de graves pertes, ils comptent sur la passivité et la résignation en divisant les éleveurs entre ceux qui acceptent les chiens et les enclos et ceux qui les refusent et ils attendent que, peu à peu, la réaction se résorbe par l’abandon ou par la réorganisation de l’activité pastorale. Ainsi dans les Alpes il y a encore des zones qui ne bougent pas contre les prédateurs parce que "nous attendons que le problème se présente" et d’autres qui se sont laissées gagnées par la résignation. Celles qui résistent sont trop peu et trop isolées pour faire masse critique. A Poschiavo on a compris ce jeu et on se prépare à s’opposer au loup avant que celui-ci n’arrive. L'Art. 1 de ses statuts annonce :

« L’Association pour un Territoire Sans Grands Prédateurs (ATsenzaGP) se constitue avec l’objectif de protéger les intérêts de tous les citoyens et habitants de Val Poschiavo concernant la problématique, aussi bien présente que future, des grands prédateurs ».

Si d’autres régions alpines font la même chose, il sera possible de créer un front solide et le rêve autoritaire et fou de repeupler les Alpes de milliers de loups et d’ours (prémices d’un abandon ultérieur des activités traditionnelles et d’un dépeuplement) sera une défaite. Voilà pourquoi ce qui se passe à Poschiavo a une énorme valeur politique.


Une réponse du peuple


86 membres étaient présents à la rencontre du 16 mars et ont suivi avec attention les travaux de l’assemblée fondatrice et versé la cotisation d’adhésion. 57 personnes bien que ne soyant pas intervenues avaient rempli la demande d’adhésion. Ensuite le nombre d’adhérents est monté à 200. Le tout en quelques jours. La réponse de la communauté de Poschiavo et de toute la vallée (3500 habitants à Poschiavo, 1100 à Brusio) a donc été extraordinaire. Ce qui est frappant est que, au delà du nombre, l'adhésion à la nouvelle association implique, bien au delà des éleveurs et des paysans, toutes le scatégories sociales et aussi certains représentants des institutions politiques locales et des nombreuses associations formant le corps social. Il est significatif qu’il soit prévu aussi un Conseil élargi de 14 membres en plus du Conseil de 7 membres, et pour lequel il n’a pas été difficile de trouver des candidats.
Les travaux de l’assemblée se sont déroulés de façon très ordonnée mais sans ôter de place au débat. La proposition de statuts, présentée par le "groupe pour une information objective" a été modifiée sur certains points en fonction des propositions venues de l’assemblée. Aucun vote n’a manqué. Le tout sans perdre de temps dans des questions trompeuses et dans un respect scrupuleux de l’exactitude formelle. Le climat démocratique et en même temps opérationnel et pragmatique de la réunion est le fruit d’un intense travail préparatoire, d’une forte capacité de cohésion communautaire de la réalité de Val Poschiavo, (qui vue de l’extérieur semble être une grande famille où tout le monde se connait), mais aussi d’une habitude de la démocratie directe qui distingue la Suisse. Une considération qui ressort spontanément (et que j’ai aussi exprimé dans mon discours de voeux et de mise à jour sur le front des grands prédateurs) est qu’une communauté saine est capable de produire des anticorps contre ce qui est perçu comme une menace. Où la communauté se désagrège on peut imposer à la masse informe tout ce qu’on veut.

 

 

 

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Une menace concrète


Au cours des interventions les gens de la vallée ont expliqué avec clarté les raisons de l'opposition à la présence des grands prédateurs. Il suffit de penser que sur la commune de Poschiavo il y a bien 1000 chalets qui sont habités pendant l’été, au moins en fin de semaine. Ils sont souvent situé à une altitude assez élevée mais ils ont presque toujours un potager. Donc même ceux qui ne possèdent pas d’animaux participent à cette réalité rurale et alpestre. L’entretien de ce patrimoine rural donne du travail à beaucoup d’entreprises artisanales locales. La peur que la présence d’ours et de loups décourage l’usage de la montagne et le maintien des résidences est considéré comme une menace économique concrète. L’élevage ovin aussi a une dimension importante. Il y a 2500 ovins de la vallée qui viennent dans les estives sur 20 petits alpages. Sur son versant gauche la vallée ne dispose pas de grands pâturages. Il n’y a que deux gros troupeaux, les autres ne dépassent pas les 100 têtes pour le simple fait qu’il n’existe pas de pâturages assez grand pour regrouper des unités plus importantes. Il n’est pas non plus pensable de garder les animaux de nuit car il n’existe pas d’espaces adaptés. La conclusion est que la présence des grands prédateurs mettrait en crise la structure agricole de la vallée qui se repose beaucoup sur le pâturage et sur des petites et moyennes exploitations. Evidemment il y a aussi les éleveurs de bovins qui craignent les grands prédateurs, conscients de ce qui se passe dans le Piémont.
Toutes ces considérations ne sont pas un motif de protestations émotionnelles et décousues. Bien au contraire. L’association propose très rationnellement de soutenir la demande auprès du conseil municipal afin de promouvoir une série d’enquêtes pour quantifier les dommages socio-économiques que la présence de ces grands prédateurs entraînerait.


Il y avait aussi des invités venus de loin


Au soir de la fondation de l’association "Pour un territoire sans grands prédateurs", en accord avec la conscience des habitants de Val Poschiavo de jouer une partie où on ne peut pas jouer tout seul, dans l’article 1 des statuts déjà cité on précise aussi que : « Le principe de neutralité politique et la collaboration avec les organisations qui poursuivent les mêmes buts sont garantis ». C’est dans cet esprit que différents invités se trouvaient présents à la fondation. Jürgen Rohmeder, ancien pharmacien, historien d’art, naturaliste, producteur de safran et éleveur d’ovins qui a donné vie à l'Association pour la défense contre les grands prédateurs est venu en faisant une trajet de 8 heures de train à travers la moitié de la Suisse.

 

 

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Dr Jürgen Rohmeder

 


C’est à lui qu’on doit en grande partie les pressions sur le Parlement et sur le Gouvernement Suisse pour qu’on prévoie une renégociation de la Convention de Berne et une série de prises de positions du Parlement qui ont conduit à une « Stratégie loup » donnant plus de garanties au pastoralisme ovin (même si c’est dans le cadre strict de la Convention).

 

 

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Grâce à ces actions, le nombre de brebis que le loup peut impunément tuer est descendu de 50 à 35 (d'où le titre du livre Rohmeder « Un loup contre 50 brebis » "). Une forme de protection partielle et pas facile à appliquer quand les loups augmentent et qu’il ne s’agit plus seulement d’individus en dispersion facilement repérables pour leurs méfaits. C’est toujours mieux que ce qui se passe en Italie, où il n'est prévu aucune forme de contrôle, pas même dans les limites permises par la Convention de Berne. En 2003, la protestation des éleveurs de montagne est arrivée jusqu’au cœur politique de la Suisse: la Place fédérale de Berne où on avait aussi apporté des brebis.


Actuellement, le président de l'Association suisse pour la défense contre les grands prédateurs est Doro Vanza, un éleveur du Tessin. Le Tessin, en fait, est le canton où les initiatives politiques (pétitions et protestations) contre la propagation du loup n'a jamais cessé. La conscience que la morphologie des vallées du Tessin (très escarpées) n'est pas compatible avec la présence du prédateur y est forte. Au Tessin, la Fédération de l’élevage ovin, dont Vanza est le représentant, maintient une position ferme sur la question de la "cohabitation" avec le loup à la différence de celle nationale qui a rejoint une position plus possibiliste. Rohmeder et Vanza avec ce voyage à Val Poschiavo ont l’intention de relancer l'association qu’ils ont fondé, maintenant que le problème du loup se présente en Suisse orientale, dans le canton des Grisons, mais aussi celui de Saint-Gall.


Giorgio Alifredi, éleveur de chèvres de la vallée Maira et président de l’association Alte Terre est venu du Piémont pour confirmer la nécessité d’une action commune au-delà des frontières nationales pour défendre l’élevage de montagne contre la menace des grands prédateurs. L'association représentée par Giorgio ne comprend pas que des éleveurs mais réunit ceux qui résident en permanence en montagne et entend donner la voix aux problèmes des vallées, parmi les quels celui du loup qui est considéré comme l’un des plus sérieux du moment, qui non seulement met en danger la survie des activités traditionnelles d’élevage (essentielles pour fournir une source de revenus) mais la viabilité même des petites bourgades où le loup a tendance, à cause d’une super-protection anachronique et idéologique, à s’approcher des habitations, à ne plus craindre l’homme. Giorgio a mis en garde contre la sous évaluation du problème dans ses phases initiales. « Il a fallu 10 ans pour comprendre ce qui se passait, et puis nous nous sommes retrouvés devant le fait accompli ».

 

 

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Giorgio Alifredi - Président de l'Association Alte Terre


Les amis du Trentin du Comité "anti ours" n’ont pas pu intervenir en personne mais ont fait parvenir leur adhésion. De même que l'Association des bergers lombards, dont le Président Tino Ziliani était engagé ailleurs et n’était donc pas physiquement présent, mais a adhéré à l'association du Val Poschiavo. De cette rencontre de Poschiavo il ressort que l’association locale, enracinée dans la réalité des habitants des vallées, peut représenter un important point de référence pour créer un réseau aussi bien suisse que transfrontalier capable de représenter l'opposition des populations alpines à la politique, décidée ailleurs, de réintroduction des grands prédateurs. Une réintroduction à l’évidence antidémocratique, comme en témoigne l’expérience du Trentin, où aujourd’hui la majorité des citoyens ne partage pas la politique entreprise avec le projet Life Ursus.
La soirée s’est terminée avec une chanson (paroles et arr. Dino Forer) dédiée à l'ours M13 qui a mis la vallée en agitation pendant un bout de temps. Un texte ironique et poli qui n’a rien à voir avec l’esprit universitaire affiché par les « amis de l’ours » locaux (une très petite minorité par ailleurs).

 


SOURCE :http://www.ruralpini.it/Inforegioni-19.03.13-TsenzaGP.htm

http://www.atsenzagp.org/index.php/it-IT/documenti/assemblea-costitutiva