A la suite de l’article présentant le film italien « Compagno orso », avec une partie du témoignage du berger Lorenzo retranscrite et traduite en français (et pour ceux qui comprennent l’anglais il existe une version sous-titrée), il semble indispensable d’ajouter  posté sur le blog Ruralpini. (article de 2012 ! les "ursologues" du Web ne sont guère curieux, à moins que le "vulgaire film" d'un berger ne soit pas digne de leur science !)


Traduction de l'article signé Michele Corti paru sur 'Ruralpini' - 06-10-2012  :

Un berger armé...d'une caméra vidéo amateur et une jeune anthropologue démontent Life Ursus et les mystifications scientifiques des experts.
Avant-hier, à Ardesio, j’ai assisté à la projection de « Compagno Orso ». C’est déconcertant et la réalité documentée de manière irréfutable dans le film grâce à l’intelligence et à la sensibilité du berger Lorenzo et de Valentina De Marchi devrait aussi faire s’indigner les amis de la nature et des animaux.


Ce que révèle ce film va bien au-delà de ce qu’on pourrait imaginer. Cinq ours qui stationnent en permanence aux environs du troupeau attendant d’avoir de l’appétit et de ...se servir des brebis de Lorenzo. Lorenzo qui doit assister impuissant à ce qu’on ne peut même pas définir comme une prédation, mais qui est devenu une forme d’alimentation facile et sure aux dépens du berger, qui devient, malgré lui, celui qui élève des ours en plus des brebis. Oui car entre le berger et les ours s’instaure un rapport pour le moins ambivalent. Le berger reconnaît chacun d’entre eux (par sa taille, sa couleur). « Je les ai vus grandir, ils sont devenus adultes sous mes yeux ». Les ours aussi connaissent Lorenzo. Ils savent qu’il n’est pas dangereux. Ils restent à l’écouter quand il parle. Cela peut sembler surréaliste, mais c’est ainsi. Quand l’ourse s’approche, Lorenzo hurle « charogne, salope ! » et parfois l’ourse s’éloigne.


Parler comme à des chiens


Mais le berger parle aux ourses aussi dans d’autres circonstances. Pour montrer cette « familiarité » absurde, le matin il hurle à l’ourse (qui s’est reposée sans s’éloigner du troupeau avec les oursons à ses côtés) : « lève-toi, roupilleuse !». A ces hurlements ils se réveillent, d’abord la mère, puis les petits. Une fois Lorenzo est arrivé à filmer en même temps deux ourses avec deux oursons chacune. Il espérait peut-être une bagarre entre elles, mais une s’est enfuie. Lorenzo est parvenu à décrire avec sa caméra amateur beaucoup d’épisodes significatifs et éloquents. Il l’a fait aussi dans des circonstances où un autre, peut-être aussi un berger expert, aurait cédé à l’émotion et aurait pensé à tout autre chose que filmer. Ainsi il a réussi à capter un semblant d’attaque contre son aide berger qui s’était beaucoup rapproché de l’ourse, à capter le savoir du chien « Orbo » qui, bravache, s’approche de l’ourse et celle-ci ne daigne même pas lui donner un coup de pattes mais elle le repousse d’un grand coup de museau. Mais il y a eu aussi des circonstances « où je n’ai pas pu sortir la caméra du sac, tellement tout se passait vite ». Cette observation fait partie des commentaires « réfléchis », ceux que Valentina a fait alterner avec les prises de vue originales, en utilisant le noir et blanc pour marquer les deux narrations. Tandis que dans le film en couleur c’est la voix originale de Lorenzo, dans les reprises de Valentina c’est la voix d’un narrateur qui lit le texte des interviews du berger. L’ensemble est très efficace et sans baisse de tension.


Un formidable documentaire humain et scientifique


Les images, mais aussi la voix vive de Lorenzo représentent un documentaire exceptionnel qui, à mon avis, a aussi une valeur scientifique sur le plan de l’éthologie (montrant comment les comportements de l’ours ne suivent pas les schémas « typiques de l’espèce » de la vulgate diffusée par les ursologues), sur le plan zooanthropologique (où l’on voit que le rapport homme-animal ne suit pas le schéma fixe d’une science réductionniste qui n’arrive à concevoir que des catégories comme « domestique », « sauvage », « de compagnie », « de rapport »). Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le plan de l’écologie et de la biodiversité. Même si c’est une réflexion implicite (en rapport à l’histoire du film), on peut s’interroger aussi sur le destin des belles prairies de la Malga Ghirlo. Elle a été spontanément abandonnée par Lorenzo après une attaque nocturne de l’ourse à l’intérieur de l’enclos électrifié, qui a lui coûté 14 brebis abominablement dévorées, « quand il a faim même un double enclos électrifié ne l’arrête pas ».
Des choses à fourrer dans la gorge de ces bandes d’écologistes de régime (et de leurs poches) qui continuent de produire des brochures et des manuels, l’un étant la photocopie de l’autre ( il n'y a pas que les politiques qui gaspillent l'argent public), pour expliquer aux bergers (qui le font depuis longtemps) comment monter des clôtures et qui soutiennent avec la plus parfaite mauvaise foi que « la prédation ne touche que ceux qui n'utilisent pas de clôtures électriques ». « A un ours comme ça, que voulez-vous que  lui fasse une petite secousse ? » dit Lorenzo.
Cette attaque a provoqué une intervention « atypique » de l’équipe spéciale ours du Service des forêts de la Province autonome de Trente. Dans le film on voit l'hélicoptère arriver dans un vacarme impressionnant et voler au-dessus de l’ourse terrorisée pour la toucher à plusieurs reprises avec une grêle de balles en caoutchouc. « Mais deux heures après, l’ourse était toujours là, à côté du troupeau, prête à frapper » a commenté Lorenzo.

Les ursologues qui se complaisent dans l’autocélébration et qui, à chaque critique, ressortent le mantra des « protocoles scientifiques internationaux » (toujours pour essayer d'impressionner le vulgaire ignorant) démontrent qu’ils improvisent, qu’ils ne savent pas gérer les situations d'urgence.
Les critiques évidentes survenues de toutes parts ont fait que cette brillante expérience de « dissuasion aérienne » a été classée.


A la fin le berger a cédé parce que l’ourse a attaqué son fils


Quand on regarde on ne peut s’empêcher de penser : « mais ne serait-il pas plus logique de donner au berger des moyens de dissuation ? ». En tout cas l’épisode du défonçage des clôtures électriques n’a pas été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. « C’est quand l’ourse a attaqué mon fils que j’ai pris la décision de ne plus jamais y retourner ». Après Lorenzo, un autre berger est arrivé pour deux ans, mais il a dû lui aussi jeter l’éponge.
L’alpage de Ghirla est aujourd’hui sans brebis, et les ours, en augmentation constante, se sont déplacés ailleurs. A ce rythme qu’adviendra-t-il des alpages du trentin ? C’est la question que se pose la plupart des éleveurs qui redoutent beaucoup aussi l’arrivée des loups et la présence simultanée de ces deux espèces de prédateurs.


« Moi j’en veux à l’Organisation de l’ours »


L'interview de Lorenzo, intercalée aux reprises « live », est aussi un document de grande valeur. Il montre le degré de capacité d’autoréflexion des bergers et ce qu’est leur « philosophie » envers les animaux, respectés même s’ils sont prédateurs. « Je n’ai rien contre l’ours, mais contre l’organisation de l’ours et contre le Projet Life Ursus ». Les bergers ont beaucoup de choses à enseigner aux intellectuels « verts » qui les méprisent. Lorenzo, avec l'aide de Valentina est parvenu à démonter les fondations du château de mystifications sur lequel repose le business de l'ours (ou le carnaval de l'ours, si vous préférez).
La vulgate raconte l’histoire du grand succès et de la prévoyance de Life Ursus. Les ours dans le Trentin se seraient multipliés grâce à un environnement favorable et intact. Cette mystification cache une vérité bien différente. Les ours augmentent parce qu’ils sont devenus semi domestiques. Ils n'ont pas peur de l'homme, et au lieu de faire les prédateurs, ils séjournent autour des alpages où - quand ils ont faim - ils se servent à volonté des brebis. Une farce tragique qui laisse les bergers impuissants assister à quelque chose qui n'a vraiment rien de l’équilibre naturel, mais qui sert à maintenir un zoo à ciel ouvert honteux, où la place de la viande on donne en repas aux ours des animaux vivants. Lorenzo explique que les indemnisations ne couvrent qu’une partie des dommages, la pointe de l'iceberg. « Moins de naissance d’agneaux, des animaux qui grandissent moins, qui ont plus de maladies ». Et il ajoute, comme tous les bergers : « Et puis qui se préoccupe de ma souffrance de voir mes brebis dévorées ? ». Pour les Verts du système les brebis sont des « objets destinés à l’abattoir » et donc ne méritent aucune considération, idem pour les bergers qu’ils ne considèrent guère plus que des êtres sous-humains (dans leurs protocoles ils expliquent comment « assouplir » les bergers: les inviter à des rencontres sans qu’il y ait leurs représentants, leur offrir de la nourriture et des gadgets. Comme les colonialistes offraient des perles aux « indigènes ». Pareil. Sauf que les anciens colonialistes étaient moins hypocrites, ceux-ci sont devenus plus rusés.


Un projet qui a échoué et avait mal commencé


En important des ours slovènes habitués aux charniers et en les introduisant dans un « théâtre » où - à la différence de la Slovénie - l’ours n’est pas chassé mais il est un totem sacré, on a créé l’aberration des ours qui traversent les routes tranquillement au milieu de voitures, qui se baladent sur des pistes de ski. Ce qui pourrait être un aspect amusant. Mais ce qui est préoccupant - et qui provoque la forte opposition de nombreux habitants du trentin, surtout dans le Parc Amadello Brenta, et le fait que quand la saison des alpages est terminée, ces grosses bêtes - qui n’hibernent même plus - doivent trouver une alternative au « super-marché de la brebis ». Et deviennent un danger potentiel, non seulement pour les animaux domestiques, mais aussi pour l’homme. Dépourvus de peur, ils s’approchent des villages (souvent en y entrant), arrivent sur des terrains de jeux, dans des jardins privés. Beaucoup de mauvaises expériences vécues par des résidents ont été passées sous silence par le Service forestier. Même les protagonistes de rencontres rapprochées ayant nécessité des visites et des admissions à l'hôpital et des prescriptions de psycholeptiques se taisent, par omertà, parce que dans le Trentin (plus encore que dans d’autres régions), les gens ne se sentent pas libres, mais dépendants du système de mère Province, du Parc. Les Ours du maître ne doivent pas être critiqués, les nouvelles alarmantes doivent être étouffées. Beaucoup se plaignent en privé, mais en public ils sont peu à se bouger. Compagno Orso est en définitive l’histoire de deux victimes d’un jeu politique et économique. L’une est le berger, l’autre est l’ours. Je l’affirme depuis longtemps (voir cet article)


Pour un écologisme qui respecte les bergers et les paysans

Cette tragique farce qui devrait en premier lieu faire s’indigner les naturalistes et les conservationnistes honnêtes, se situe aux antipodes de cette « reconstitution des équilibres écologiques » et de la « promotion de la biodiversité » de toute la clique autour de « l’organisation de l’ours ». Les écologistes et ceux qui aiment les animaux (catégorie qui ne comprend pas les animalistes aveuglés par l’idéologie) devraient être les premiers à s’insurger, à se rebeller contre l’instumentalisation de slogans écologiques pour lancer des initiatives qui vont dans le sens opposé. Depuis le début Life Ursus a été un cirque, de l’écologie spectacle, pour couvrir des politiques anti-écologiques ( il suffit de penser à l’utilisation des pesticides pour la culture de Melinda)

 

 

 

Lorenzo Froner

 Lorenzo Froner