Où va la philosphie environnementale de l'homo urbanis ? Bonne question ! Qui est le titre d'un article signé Massimo Zaratin, paru sur le site de philosophie/réflexions : Riflessioni.it.  :

 http://www.riflessioni.it/ecoriflessioni/wilderness-nuova-etica-ambientale.htm

Traduction publiée sur ce blog avec l'aimable autorisation du site. (reprise par copier/coller c'est nenni)

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L'auteur explique que le concept de wilderness, tel qu'il a été pensé à l'origine notamment par les deux figures majeures de l'écologie : Henry David Thoreau et Aldo Leopold, n'était pas une vision de la nature sans l'homme. Il rappelle aussi quelques vérités les concernant, par exemple que Leopold n'a jamais été un chasseur repenti, et Thoreau, confronté à la vie en pleine nature au bord du lac Walden n'est pas resté végétarien. Il pointe l'opposition entre deux visions : celle de ceux qui totalement immergés dans la culture urbaine, pensent et théorisent un rapport avec la nature essentiellement contemplatif, et celle de ceux qui, vivant dans la nature où se déroulent leurs activités, sont confrontés à devoir résoudre les problèmes de manière pratique.
Si effectivement wilderness ne signifiait pas au départ une vision de la nature sans l'homme, on peut donc s'interroger sur la "dérive"  en constatant qu'aujourd'hui "wilderness" est surtout synonyme de "rewilding". Faire en sorte que certains lieux deviennent le royaume de la faune sauvage, où l'homme, élement "dérangeant" dans une nature qu'on voudrait "intacte" (le berger, l'agriculteur, le chasseur, le pêcheur, etc) doit disparaître de la scène, et laisser place à la conservation, tout, en alimentant une forme de tourisme avec le "business de l'observation" de certaines espèces... 

 

Capire fino in fondo la Wilderness per una nuova etica ambientale di Massimo Zaratin - Delegato regionale del Veneto della Wilderness Italia

Il concetto espresso dalla Wilderness, inteso quale salvaguardia ambientale, conservazione del territorio e come filosofia di vita per l'uomo è chiaro in molte parti del mondo, specialmente in America ove questa filosofia è nata e si è sviluppata; Purtroppo tarda ad essere pienamente concepito, e pertanto accettato, laddove c'è una predominanza culturale tendenzialmente

http://www.riflessioni.it

 

 

A la suite de l'article "Wilderness: Thoreau, Léopold et la chasse" par le prof. Paolo Scroccaro publié le mois dernier sur certains sites de philosophie, où l'on critiquait, quand bien même de façon constructive, la position qui n'est pas opposée à la chasse et que j’ai défendu lors d'une récente émission de télévision, je pense qu’il faut quelques précisions afin de tenter d'éclaircir tant le concept de la philosophie wilderness, que la chasse en Italie, et d'une manière plus générale les "activités rurales" de l'homme.

Le concept exprimé par wilderness, entendu comme protection de l’environnement, conservation du territoire et philosophie de vie pour l'homme, est clair dans de nombreux endroits du monde, notamment en Amérique où cette philosophie est née et s’est développée.
Malheureusement il tarde à être pleinement conçu, et donc accepté, là où une prédominance culturelle à tendance "urbaine" persiste à vouloir nier certains aspects de la nature qui pourtant s'avèrent certainement plus clairs pour ceux qui vivent un rapport direct avec le territoire où ils pratiquent des activités plus étroites et en "intimité". S’il est tout à fait légitime d'avoir une opinion négative de la chasse, aversion qui la plupart du temps résulte d'une pauvre, voire même d’une absence de connaissance tant technique que "psychologique" du sujet, comme l'a très bien montré d'ailleurs un récent sondage (1), nous devons porter plus d'attention aux questions purement philosophiques exprimées par les paladins de la wilderness, car sinon on risque, comme dans le cas de l'article repris, d’en tirer des spéculations hâtives susceptibles seulement de renforcer les convictions personnelles, mais qui n'aideront certainement pas le lecteur à comprendre le sens profond des concepts exprimés par cette philosophie écologiste.
Ce n'est pas la première fois, en particulier en Italie, que lorsqu’on parle de wilderness et donc de son créateur Aldo Leopold (1887-1948) et de son inspirateur Henry David Thoreau (1817-1862), on présente le premier comme un chasseur plus ou moins repenti et le second comme le précurseur du végétarisme moderne, amoureux d’une nature à vivre dans un pur état contemplatif. Mais il n’en est rien!


Il est nécessaire d’analyser de manière plus approfondie les vrais changements survenus dans l'état d'esprit de Léopold au cours de sa vie, mais en tenant compte du contexte historique et écologique de l’époque, et quelle a été la pratique du "Thoreau végétarien" quand il s’est trouvé face à la réalité d'une nature qui n’était plus seulement idéalisée, mais totalement vécue.


Commençons par Leopold : la vision écologiste de l'époque était extrêmement anthropocentrique. Les principales problématiques environnementales se sont développées à la suite de l'effet dévastateur de la pollution due à l'industrialisation et de la déforestation pour faire place à des espaces de pâturage.
Ces questions furent le moteur de propulsion qui développa une conscience humaine différente envisageant un autre rapport entre l'homme et la nature, y compris justement les thématiques liées à la gestion de la faune. Avant les années soixante, personne ne se demandait si tuer tous les prédateurs signifiait un déséquilibre naturel. Le programme conservationniste de Gifford Pinchot, qui influença aussi Léopold en ce qui concerne la rationalisation des ressources faunistiques, était donc toujours imprégné de la forte vision anthropocentrique de l’époque. Pour Pinchot en effet on devait regarder « l'utilisation des forêts avant tout pour le plus grand bien de la génération actuelle, ensuite pour le plus grand bien des générations futures dans le long avenir de la nation» (2).
Chez Leopold, son observation continue de la nature, l'amour qu'il ressentait pour elle, spirituel d’une certaine manière mais aussi totalement scientifique dans l’approche des problèmes conservationnistes, fit mûrir l’idée qui l'amena à "penser comme une montagne" (3). Cette intuition, et par conséquent la façon de traiter les problèmes environnementaux, fut éclairante pour l’époque dans le sens où elle jeta les bases de la biologie de la conservation moderne, en donnant naissance à ce que nous pouvons appeler l’écologisme scientifique.
Cette phase de sa pensée est véhiculée par les "anti-chasse" comme un message de l'auteur de vouloir bannir la chasse.

Evidemment, c’est une interprétation totalement erronée et réductrice de la vraie conception de Léopold. Lequel, rappelons-nous en bien, n’a jamais cessé d’aller à la chasse, et ses étudiants, qui s’étaient joints à cette passion, ont jeté les bases du modèle actuel de gestion de la faune dont l’approche des différentes thématiques repose sur des critères scientifiques rigoureux.

Les bibliothèques regorgent de traités, livres, manuels de gestion de la faune rédigés par des scientifiques, des experts, surtout des chasseurs et des amoureux de la nature comme Léopold. La littérature sur la gestion de la faune s’est perfectionnée au fil du temps sur la base des données acquises, à travers des recensements ponctuels et rigoureuxde la faune sauvage, pour planifier le prélèvement et surtout tirer les leçons des erreurs du passé (4). Ce modèle de gestion de la faune correspond parfaitement au Léopold de la deuxième période de sa vie car il s’inscrit totalement dans le résumé de sa meilleure philosophie : « La conservation est un état d'harmonie entre les hommes et les terres » (5), et ce concept dans son essence ne tend pas à exclure l'homme de la terre, mais à faire de lui une partie intégrante et harmonieuse de l'ensemble.

Ignorer ces aspects, l'approche rigoureusement scientifique à laquelle est soumise la chasse moderne, tirer des conclusions aussi banales que hyper simplistes sur le "chasseur tirant sur tout ce qui bouge", sur l'animal sans défense, sur les massacres imaginaires de biodiversité causés par la chasse, en plus de prouver une désinformation totale et une approche complètement idéologique du sujet, ne répond pas à cet état d’" harmonie entre les hommes et la nature" vers lequel tendait la philosophie de Léopold ; et c’est vraiment sur la vision différente du sens donné au mot "harmonie" que semblent se heurter de plus en plus dans le monde, et en particulier en Italie, deux cultures différentes qui souvent n’arrivent pas à dialoguer entre elles.


Ce vers quoi tendait Léopold et Thoreau semble en effet complètement différente de l’acceptation quasi idyllique et généralement théorisée formulée par quelque "néo ruraliste" improvisé du moment, dont l’extraction sociale est celle de la ville et par conséquent privé de tout contact avec la terre, si ce n’est purement contemplatif. Un aspect que Léopold lui-même a rencontré ; il pensait que le problème de "l'éducation à la conservation" était justement de réussir à inculquer une tension vers l'harmonie avec la terre chez des personnes qui ont oublié qu'il existe quelque chose qui s'appelle terre et pour lesquelles instruction et culture sont devenues synonyme d’abandon de celle-ci.

Un homme aussi éloigné de la nature et dépendant de la technologie que l’homme moderne ne pourra probablement jamais comprendre pleinement la philosophie de la wilderness, parce qu’il lui manque justement cette expérience directe avec la nature, en elle, à l’intérieur de ses cycles et de ses rythmes, celle vécue par le chasseur conservationniste et le philosophe solitaire sur les rives de l'étang de Walden. Combien d'entre nous, ou plutôt quelles figures ou catégories, seraient capables aujourd'hui d’apprécier profondément une des citations de Léopold qui pour moi fait partie des plus belles et des plus significatives ?: " la possibilité de voir des oies est plus importante que la télévision, et la possibilité de trouver une pasque est un droit aussi inaliénable que la liberté d'expression".

Pour entrer dans les concepts de la philosophie de wilderness, nous devons devenir humbles et simples, abandonner les extrémismes de la culture animaliste, le biocentrisme individualiste, l'utilitarisme de Peter Singer et le jusnaturalisme de Tom Regan et aborder "l’éthique de la vertu" ; celle par exemple décrite par le philosophe Venturi Ferriolo qui voit le "bon jardinier" et le "bon agriculteur" comme des figures paradigmatiques capables de nous enseigner un nouvel idéal de vie simple et bonne. Alors pourquoi, en répondant aux critères d'une écologie raisonnable et responsable, ne pas impliquer aussi à côté de la figure du "bon jardinier" et du "bon agriculteur", celle du "bon pêcheur", du "bon chasseur" ou du "bon éleveur" si leurs activités respectives sont menées conformément à des règles scientifiques strictes, tout à fait dans la conception de Léopold ?
Trop de questions théoriques, fruit d'une civilisation fortement urbanisée et très éloignée des "problèmes pratiques" de la nature, viennent inexorablement polluer ce rapport direct avec la nature, qui autrefois acceptait sereinement l'homme à l’intérieur de son cercle; alors qu’aujourd’hui il semble ne plus être désiré. La "question animale" et plus généralement l'ensemble de la philosophie animaliste est par exemple le cas classique de l'extrême "distance de la nature" ; elle isole complètement l'homme de sa réalité et arrivant la plupart du temps à des résultats paradoxaux "elle dissout l’éthique dans un réseau de relations morales aux mailles denses où il est difficile de déterminer qui est un sujet moral et qui ne l’est pas, où finit la "communauté biotique" et où commence la "communauté morale"(7).
Les modèles de référence de notre civilisation, orientés vers le bien-être technologique et le paraître plutôt que l’être, ont produit des résultats dévastateurs pour l'environnement. On a perdu la manière de "Vivre la nature" comme l’entendaient Leopold et Thoreau; aussi parce que ces modèles ont produit et continuent de produire des hommes qui ne peuvent pas imaginer, même de loin, ce que cela signifie. Pour l'homme d'aujourd'hui un modèle pour se retrouver lui-même est plus utile qu’un modèle qui repense la relation avec la nature. Personnellement, je compare de nombreuses dissertations philosophiques actuelles développées trop souvent par des hommes qui n'ont jamais eu de contact direct avec la nature, à la mort de la vraie philosophie, dans ce cas environnementale, pensée par Thoreau qui affirmait : " il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. Encore est-il admirable de professer pourquoi il fut jadis admirable de vivre. Etre philosophe ne consiste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même à fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour mener une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance. Cela consiste à résoudre quelques uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique".

Pour Thoreau, l’homme est dépendant du "monstre social", ayant perdu la capacité de construire lui-même un refuge et de se procurer sa nourriture de façon indépendante, en "sortant" de la chaîne industrielle.
Cette pratique de vivre en contact avec la nature, dans un endroit froid comme Walden, a créé en effet de nombreux problèmes conflictuels au philosophe écologiste qui idéologisait un régime végétarien, qu’il n’a jamais totalement suivi pendant ses séjours dans ces lieux solitaires. Cette "petite" contradiction du philosophe, théorique aussi, car Thoreau avait hérité de la conception de la nature transcendantale d’Emerson, qui dans son essai "Nature", dans l'un des huit points essentiels de sa philosophie, affirmait que "tout dans la nature a un usage", exactement ce que pense le paysan qui vit au milieu de la nature et en connaît ses secrets ; une figure que Thoreau trouvait intéressante en rapport à sa pauvreté et même capable de remplacer le sage et le philosophe.

Dans la conception de "l'homme inséré dans la nature", dans le respect de ses cycles et de ses rythmes prônée par Leopold et philosophée par Thoreau, la figure de l’homme chasseur, du "bon chasseur" apparaît comme fondamentale et inaliénable dans la scène où le protagoniste est la nature. On pourra disserter sur les méthodes et sur les temps de la chasse (et seulement du point de vue scientifique), mais pas sur la figure de l’homme chasseur en tant que partie intégrante et harmonieuse du territoire vivant. A coté des figures paradigmatiques du "bon jardinier" et du "bon agriculteur" louées par le philosophe Venturi Ferraiolo, celle du "bon chasseur" s'insère aussi parfaitement, ainsi que les figures du "bon pêcheur", du "bon éleveur", du "bon cueilleur" et du "bon randonneur" pour les sentiments, les émotions et les relations profondes établies avec la nature.

Ce qui ne devrait pas se trouver dans cette scène car se heurtant fortement avec les concepts de "nature sauvage où l'homme est inséré" sont justement la figure du philosophe appartenant aux "classes supérieures" critiquée par Thoreau et à laquelle il avait substitué celle du paysan pauvre, l’animaliste-chic de l'écologisme moderne et de salon, l'asphalte et le béton de "l'homme urbain", le tourisme de masse, les visites guidées dans les parcs avec beaucoup de billetteries à l'entrée. Evidemment, même la chasse, tout comme la pêche, l'agriculture et les autres activités se déroulant dans la nature ne sont pas à l'abri des effets de ce "monstre social" dont l’homme moderne est dépendant, comme le pensait Thoreau. Les activités de l’homme dans la nature deviennent surtout un problème à partir du moment où elles se transforment en sources de gains qui alimentent ce "monstre". En utilisant l'adjectif "bon", je veux parler de celui qui, vivant dans la nature, a développé des sentiments et des relations capables de le faire "penser comme une montagne". Celui qui vit directement cette montagne est avantagé pour développer ce sentiment, tant du point de vue spirituel, chose que je considère comme essentielle pour mériter l’appellation de "bon", que du point de vue pratique parce qu’il la connaît profondément dans son ensemble.


Celui qui dans le débat en question, disserte par exemple sur la légitimité ou non d’éliminer de nos eaux la présence de l'écrevisse de Louisiane qui pillent des oeufs de tous les autres poissons, est-ce qu’il pense comme une rivière? Qui d’autre que le pêcheur peut penser comme une rivière ? Celui qui s'oppose à "l'abattage scientifique" des trop nombreux ongulés ou s’interroge s’il est juste ou non que l'homme les "tuent" est-ce qu’il pense comme une montagne ? Qui d’autres que le chasseur, l'agriculteur, qui habite et vit dans ce territoire peut penser comme une montagne ? Qui mieux que le "bon jardinier" peut prendre soin de la beauté de son lieu ?
Les réponses à ces questions sont claires dans la philosophie wilderness, mais deviennent de plus en plus incompréhensibles pour un homme qui, pas à pas, s’éloigne toujours plus de la nature ; c'est le problème vers lequel devrait tendre le débat philosophique actuel, à savoir comment restaurer l'intérêt pour la terre chez des hommes qui vivent entourés de béton et d'asphalte, non pas pour qu’ils retrouvent un modèle de "penser" le rapport avec la nature, mais pour qu’ils se retrouvent eux-mêmes en son sein ; le "faire" à la place du "penser".
Ce sera une entreprise ardue tant que les modèles de référence du "monstre social" n’auront pas changé et la tentative ne peut se faire qu’à partir d'une philosophie marquée par l’"éthique de la vertu" qui s’interroge à nouveau sur le mythe du "bon sauvage" ou sur le " retour à l'état de nature" de Jean-Jacques Rousseau plutôt que de placer au centre du débat des théories faites d'émotions et non de raison comme celle sur les "droits des animaux" ; à ce rythme, je ne voudrais pas me retrouver un beau jour à défendre les concepts exprimés par Aldo Leopold - chasseur jamais repenti - chez ceux qui, en dénaturant sa pensée, le voient comme un fervent animaliste dans une nature " monumentale" à ne pas toucher et à vivre uniquement dans le sens du tourisme dominical.

 

Pour les notes de bas de page, se reporter à l'article source.


 

 

leopold

Aldo Leopold