Traduction d'un article signé M.Corti, Ruralpini, intitulé : "La mauvaise blague des chiens de défense : d'abord on leur impose d'en avoir, ensuite on les criminalise" . Difficultés de concilier tourisme et présence de chiens de protection de troupeaux dans le Piémont. Le Maire d'Ormea n'est pas content (Haute Vallée Tanaro*, à deux pas de la frontière franco-italienne).

 

 

Localisation ormea


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 Source :http://www.ruralpini.it/Inforegioni29.08.14-la-beffa-dei-cani-da-difesa.html

 

Amertume entre les éleveurs d'Ormea et ceux (très nombreux) qui fréquentent la localité de la Haute Vallée Tanaro. Le nouveau maire, s'inspirant de quelques épisodes, lance une campagne contre les chiens de protection de troupeaux que bergers et éleveurs ont été obligés d'adopter - contraints et forcés - sous la pression du WWF et du Parc des Alpes Maritimes.

L'affaire des Alpes maritimes est emblématique. Les associations "écologistes", qui ont fait du loup un totem, avaient intérêt à faire adopter des chiens de protection aux bergers et éleveurs. Pour pouvoir ensuite, étant donné que pour elles avec ces chiens de protection "il est possible de cohabiter avec les loups", rejoindre leur objectif : empêcher les bergers et les éleveurs de se plaindre du loup.
S'ils se plaignent quand même, ils sont accusés de ne pas savoir gérer leurs chiens, de ne pas bien installer leurs enclos, étant donné que ces moyens sont considérés comme infaillibles. Mais la réalité est autre. Non seulement ces moyens ne sont pas infaillibles, mais ils créent d'autres problèmes.

Dans les faits le problème loup n'a jamais été réglé avec les chiens et de plus ils créent des tensions avec les randonneurs, les vététistes, les opérateurs touristiques (en particulier les gérants de refuges alpins), et par ricochet avec les administrations locales qui craignent que la présence de ces chiens éloigne le tourisme.

Il ne faut pas oublier que sans ces troupeaux la montagne alpine ne pourrait plus offrir des produits authentiquement "du terroir" et que le paysage recherché par les touristes n'existerait plus. De même qu'il n'y aurait plus tous ces nombreux sentiers, petits ponts et autres petites oeuvres d'art qui permettent la fréquentation de la montagne, ils tomberaient en ruines.

Le maire d'Ormea, Giorgio Ferraris, lance l'alarme : les chiens sont un problème (depuis combien d'années ?)
"Avant nous avions le problème loup, maintenant nous avons aussi celui des chiens de garde. Nous prendrons des mesures car nous pensons que c'est dangereux pour la sécurité des personnes"! a-t-il déclaré.

Ces dernières semaines sur les montagnes autour de la localité de la Haute Vallée Tanaro quelques chiens de race "berger de Maremme et Abruzzes", utilisés pour défendre les pâturages des attaques de loups, ont commis des attaques contre des randonneurs.
Pour Ferraris c'est "une dégradation de l'image sans précédent". Il a raison, mais comment le premier citoyen d'Ormea pense-t-il résoudre le problème ? En pénalisant les éleveurs ? Malheureusement il a une idée qui va dans ce sens. Et plus grave, en prenant des mesures qui vont toucher indistinctement l'ensemble des l'éleveurs.

La Commune d'Ormea est propriétaire de 20 alpages qui sont en renouvellement de contrat et le maire a fait savoir que de nouvelles règles restrictives seront introduites dans le cahier des charges.



Si on veut le loup il faut accepter aussi les chiens et leur utilisation efficace

Vouloir le loup signifie accepter, au minimum, que le berger se dote de chiens (de Maremme et Abruzzes ou des Pyrénées) capables de défendre efficacement le bétail. En réalité, tous les bergers européens confrontés à la présence du loup demandent autre chose. Ils réclament haut et fort de pouvoir compléter les mesures de défense passive (enclos, effaroucheurs visuels et sonores, groupes de chiens de garde) par la possibilité de défendre leurs animaux avec le fusil. Une demande découlant de l'observation fondamentale que l'augmentation du seuil de risque pour le prédateur est un moyen de dissuasion efficace car le loup, animal très intelligent, ne tarde pas à comprendre que dans certaines circonstances il joue sa peau et qu'il vaut mieux renoncer à une proie risquée (même si elle est facile) et se donner un peu plus de mal pour chasser la faune sauvage.

Pour l'instant, en cadeau à une écologie-animaliste idéologique, l'utilisation de moyens de défense active est impossible en Italie (quitte à assister chaque année à un massacre de loups parfois avec des moyens cruels).
S'il veut rester dans la légalité, le berger/éleveur doit compter sur ses chiens comme meilleure arme défensive. Mais n'utiliser qu'un seul chien est impossible. Avant tout il faut que les chiots intègrent le troupeau en présence d'autres chiens. De plus, comme pour tous les animaux sociaux, l'absence d'un(e) compagnon/compagne est déconseillée pour le bien-être de l'animal (en Suisse il est obligatoire d'avoir deux animaux pour les animaux de compagnie sociables).


Mais la question principale se trouve ailleurs: puisque le loup agit rarement seul (jeunes mâles en dispersion) la présence d'un seul chien pour protéger les animaux contre une attaque de plusieurs loups est totalement insuffisante. L'association qui s'occupe de la protection du chien berger de Maremme et Abruzzes dans la description de la race précise que:

  • Pour être efficace dans l'accomplissement de leur tâche de protection du troupeau les chiens bergers de Maremme et Abruzzes doivent toujours agir en meutes et être très forts et courageux. Trois ou quatre chiens bergers adultes sont en effet en mesure de s'opposer efficacement à l'activité de prédation du loup ou de chiens ensauvagés ou d'autres prédateurs.

Il s'agit d'un chien qui a été sélectionné spécifiquement pour cette fonction: défendre le troupeau contre les loups, mais pas tout seul. Dans les Abruzzes les meutes de chiens peuvent compter jusqu'à 20 animaux de défense.


Voyons ce que dit le Manuel suisse pour l'utilisation des chiens de protection de troupeaux :

  • Un groupe de chiens organise lui-même sa tactique de protection. Sur les pâturages, ce sont les plus forts qui partent en éclaireurs pour voir s’il y a des dangers sur le terrain. Lorsque des prédateurs attaquent, ils courent au devant du danger, se placent entre le troupeau et l’agresseur et combattent si nécessaire. Les chiens plus faibles, souvent également les femelles, restent à l’intérieur du troupeau: ils surveillent les côtés et l'arrière du troupeau.


Il faut bien reconnaître que les suisses pro loup (en Suisse la protection des troupeaux a été imposée à partir des indications des écologistes et gérée par des techniciens biologistes pro loup) sont moins hypocrites que leurs collègues italiens. Ils admettent que c'est la guerre entre chiens de protection et loups et décrivent l'interaction avec un langage de tactique militaire. Toujours est-il qu'au-delà de la phraséologie guerrière, même un enfant peut comprendre que si les loups attaquent divisés en deux groupes, les chiens doivent aussi pouvoir se diviser en deux groupes. Les mâles adultes ont la tâche de livrer bataille. Le manuel mentionné ci-dessus indique les règles suivantes pour le pâturage:

  • [...] Le nombre de chiens de protection dépend de la taille du troupeau de l'exploitation, du nombre de prédateurs présents dans la région et la configuration du terrain. Il faut avoir au minimum deux chiens ensemble. A partir de 500 têtes: deux/trois, à partir de 1000 au moins trois/quatre.


À ce sujet, il faut garder à l'esprit qu'il n'y avait pas de meutes de loups en Suisse jusqu'à 2013. Alors qu'au contraire dans le Piémont la plupart des loups font partie de meutes pouvant atteindre une taille importante (plus de 10). Et de plus, la configuration du terrain, la présence de zones avec des buissons, la présence de brume sont en moyenne plus défavorables qu'en Suisse.

Possible que le Maire d'Ormea ignore tout ceci. Mais il ne peut ignorer les résolutions de la Région Piémont dans le domaine. Et bien, la délibération du Conseil Régional du 3 Juin 2013, n. 64-5902 (ex Loi régionale du 12 Octobre 1978, n 63 -. Plan d'intervention régional de soutien à la protection du bétail contre la prédation des canidés dans les pâturages collinaires et montagneux piémontais pour l'année 2013) stipule que les primes aux bergers/éleveurs sont attribuées selon un classement tenant compte du degré d'engagement de l'éleveur dans la défense contre les loups. La présence d'un nombre suffisant de chiens de défense attribue un nombre de points (voir le tableau dans l'article source).
En bref, un troupeau de 1500 ovins doit être protégé par au moins 10 chiens.

 

chiens



Le conflit avec les touristes

Les bergers et les pastoralistes comme moi* (que les associations écologistes locales se gardent bien de consulter car ce sont des voix "dérangeantes" défendant la catégorie bergers/éleveurs qui a très peu d'avocats sincères) ont toujours soutenu que les conditions des Alpes, en particulier dans une partie des Alpes occidentales et centrales, sont très différentes des conditions des Apennins et que l'utilisation d'un nombre suffisant de chiens (compte tenu aussi de la morphologie du terrain) entraînerait de graves conflits avec les touristes. Parce qu'il y a beaucoup plus de randonneurs sur ces sentiers alpins que sur ceux des Abruzzes.

Mais comme ces associations écologistes ne se soucient absolument pas de défendre efficacement le pastoralisme (qui est considéré comme une "perturbation" pour la faune et la flore sauvage), pour elles le problème ne s'est jamais posé.
" Bergers/éleveurs, nous vous avons donné les chiens, si vous avez le même taux de prédation et s'ils créent des conflits avec les touristes, c'est que vous êtes des incapables."
Ce qui leur permet en toute hypocrisie d'avoir la conscience tranquille.
La confirmation de cette hypocrisie se retrouve aussi dans le guide sur l'utilisation des chiens de protection fait par le WWF suisse dans la liste des problèmes les plus fréquents posés par la gestion des chiens (p.13, conflits avec les voisins, les promeneurs, les sportifs, les randonneurs), il prévoit simplement de "poser des panneaux suggérant quelques règles de comportement". Point.

 

 C'est très différent de ce que dit le Manuel suisse pour l'utilisation des chiens de protection de troupeaux :
 

  • Des panneaux d’information disposés le long des chemins pédestres doivent informer les touristes de la présence de chiens de protection et du comportement correct à adopter à leur encontre.
  • Les panneaux d’information (en trois langues) peuvent être obtenus auprès de la centrale de coordination nationale, AGRIDEA.
  •  Le berger doit observer le comportement des chiens envers les touristes. En cas d’aboiement persistant et exagéré et de rapprochement à moins de 2 mètres des personnes, le berger corrige le chien de protection avec un "NON" fort et autoritaire. Si nécessaire, il frappe le sol avec son bâton. Pour l'utilisation en alpage, préférer des chiens timides qui gardent leur distance.*
  •  Les rencontres avec des chiens étrangers se passent souvent de manière plus détendue lorsqu’ils ne sont pas tenus en laisse car beaucoup de chiens se comportent avec agressivité surtout par rapport à la laisse.
  • La disposition du berger à communiquer avec des touristes intéressés ou irrités est importante.
  • Il peut s’avérer judicieux que le berger veille à ce que le troupeau et les chiens de protection ne se trouvent pas à proximité directe d’un chemin pédestre lors des heures de repos de la mi-journée.

 
Et on se demande "comment pourrais-je m'opposer aux loups en alpage si je prends des chiens timides" ? En tous cas avec des mesures de bon sens. Il ne faut pas oublier qu'en Suisse l'agriculture est soutenue. Le petit agriculteur est protégé, celui qui gère la montagne en appliquant de bonnes techniques agronomiques perçoit un revenu en termes de "mesures agro-environnementales" qui dépasse le chiffre d'affaire de l'exploitation.

Dans l'UE (en Italie) les choses sont différentes, on donne des primes aux gros agriculteurs ou même à des spéculateurs qui font semblant d'utiliser les alpages, les laissent inutilisés et soustraient des pâturages aux vrais éleveurs. On donne des primes aux gros, aux malins, aux accrédités par la caste.

Giovanni Fina, Secrétaire de l'Association Régionale des Eleveurs (de Saluzzo) a relancé le débat sur les "aide-bergers" en commentant les sorties du maire d'Ormea. Mesure qui en France est couverte par l'état. En Italie, surtout dans les régions où les éleveurs sont considérées comme des citoyens de "dernière zone", ils n'arrivent même pas à obtenir des indemnisations pour les têtes tuées par les loups, même en ayant des procès-verbaux, des registres de bétail, des preuves irréfutables, même avec des carcasses qui ont deux trous à la gorge à la Dracula. Alors imaginez si on ne trouve pas les carcasses. Dans ce cas l'éleveur ne reçoit absolument rien.

Quant aux dommages collatéraux, diminution de production et de fertilité, avortements, augmentation de morbidité, stress, dans le meilleur des cas on ajoute un supplément de 10% par rapport à l'indemnisation sur la base du prix de la viande. Il est totalement faux de dire que les bergers et les éleveurs sont "remboursés". Dans la langue italienne et pour le système judiciaire "remboursé" signifie compensation intégrale du dommage subi. Les écolo-animalistes jouent les donneurs de leçon et rétorquent aux bergers/éleveurs "mais de quoi vous plaignez-vous, vous êtes indemnisés". Oui indemnisé veut dire partielle, très partielle indemnisation du dommage subi.

Nous ignorons si la solution des "aide-bergers" pourrait s'avérer efficace et appréciée des bergers/éleveurs. En France les "aide-bergers" sont formés dans des écoles très sérieuses. En Italie on courre le risque de se reposer sur un personnel incompétent ou pas fiable (qu'il s'agissent d'italiens ou d'étrangers).

 

 

 

patou

 

 


La solution ? Aider les éleveurs

Nous savons évidemment que l'atténuation des conflits entre tourisme et présence des chiens ne peut se résoudre d'un coup de baguette magique et encore moins avec des panneaux. Il faut aider les bergers/éleveurs avec une série de mesures qui leur permettent de travailler plus sereinement. Pour que dressage et contrôle des chiens, présence plus régulière de personnel se réalisent, il faut que les bergers/éleveurs reçoivent une aide sérieuse et de sérieuses compensations pour tous les coûts et dommages qu'ils doivent supporter pour la liberté et la prolifération du loup. Espèce magnifique, fascinante, mystérieuse, racontent certains. Le berger le voit autrement et en réalité du point de vue de l'écologie biologique et non de l'écologie spectacle, idéologique, d'instrumentalisation économique, c'est un prédateur opportuniste, capable de se nourrir sur des décharges, qui sait profiter des zones écologiques et des opportunités exactement comme une corneille ou une mouette.

Le projet WolfAlps dont le Parc des Alpes Maritimes est leader dispose d'un budget de 7 millions d'euros. La montagne manque de tant de choses nécessaires, mais pour le loup, et surtout pour ceux qui parlent au nom et pour le compte de celui-ci, il ne faut manquer de rien. Une politique offensive à l'égard de la montagne qui compte sur la passivité politique des montagnards, sur les habituels mécanismes de clientélisme pour le maintien du consensus, sur des représentants des intérêts des montagnards et des éleveurs qui sont en réalité des articulations de la caste de la ville, sur des secrétaires de partis, sur des fondations bancaires etc...
Le conseil que je me suis permis de donner au maire d'Ormea est de faire débourser au Parc un peu plus d'argent pour atténuer ce conflit entre éleveurs et tourisme.

 (L'article source se termine par une lettre au Maire d'Ormea dans le cadre du projet piémontais Propast)

 

 

Scuole

Plus d'argent pour les écoles de montagne et moins pour les loups

 

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Notes du blog :

* la région produit un fromage appelé l'ormea, un fromage d'estive, rare. "L'ormea risque de disparaitre à cause de l'abandon des montagnes" dixit Slow Food.

* à toutes fins utiles, voir le CV de l'auteur de l'article traduit plus haut

 *Le document suisse de la Coordination nationale pour la protection des troupeaux dont la partie concernant le tourisme est citée textuellement dans l'article de Ruralpini  provient de la version italienne de 2007.

Dans la version française de 2008, actualisée donc, la phrase :" pour l'utilisation en alpage, préférer des chiens timides qui gardent leur distance" n'y est plus, elle a été remplacée par :" Les chiens de protection peuvent réagir à la présence de chiens étrangers par des comportements d'intimidation, des aboiements et des grondements, mais aucune blessure ne doit en résulter." Et à la suite, l'ajout d'un nouveau chapitre  "Morsures de chiens". 

Autrement dit, en l'espace d'un an, le conseil : "prenez de préférence des chiens timides" est devenu "débrouillez-vous comme vous pouvez pour qu'ils ne mordent personne ".

La raison est simple : l'idée de "préférer des chiens de défense timides" a disparu dans les alpages suisses au cours de l'estive 2007. Elle a aperçu un dahu, a immédiatement reconnu son âme soeur en cet être incroyablement déséquilibré, et comme il avait l'air si gentil elle l'a suivi dans sa grimpette, loin des experts qui lui avait donné le jour. Nul ne sait où ils sont partis vivre leur amour.

 

 

dahu

 

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 > A lire également au sujet des chiens de protection : "Réflexions sur les loups dans les Alpes (Alte Terre)

>  et "Rencontres à Ormea pour soutenir le pastoralisme "


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