Traduction d'un article de Ruralpini signé Michele Corti, réflexion sur ce qui se passe dans nos deux pays, sur la position de la Confédération Paysanne :

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 Ruralpini affirme depuis 2008 que la réintroduction des grands prédateurs dans les Alpes (et dans d'autres zones montagneuses et collinaires) fait partie d'un dessein précis de "nettoyage ethnique" de l'agriculture paysanne. Aujourd'hui, beaucoup s'en aperçoivent. Espérons qu'il ne soit pas trop tard.

De la France au Trentin, ours et loups promeuvent l'agriculture industrielle

Dans un document diffusé ces jours-ci, la Confédération Paysanne accuse la politique en faveur de la propagation des grands prédateurs et de leur super protection injustifiée de vouloir la fin du pastoralisme et des élevages de petite taille pour favoriser les usines zootechniques sans terre.

Dans le Trentin aussi, Silvano Rauzi, Président de la (para institutionnelle) Fédération des Eleveurs de la province de Trente, dénonce que le projet Life Ursus (avec 60 ours présents dans le Trentin occidental) est en train de provoquer non seulement l'abandon des alpages, mais aussi la fermeture des exploitations qui garantissent, en prévenant l'abandon, la vitalité sociale des petits centres dans les vallées latérales. Ce que dit Ruralpini depuis sa création en 2008, est que les ours et les loups ont pour but de favoriser un "nettoyage ethnique" de la montagne et des zones rurales des hautes collines en accord avec les projets d'accaparement des terres du capitalisme globalisé.

 Le 3 septembre dans les Alpes Maritimes, l'attaque d'une meute de 7 loups a provoqué la chute dans un ravin de 21 brebis, mettant même la vie du berger en danger. Ce dernier a déjà subi 8 attaques bien qu'il utilise 11 chiens de défense.

Dans un communiqué suite à cet épisode, la Confédération Paysanne déplore que les pertes dues aux attaques de loups se montent déjà à 4800 têtes en date du 25 août, contre 3800 l'an passé, montrant une augmentation incessante de la pression de prédation. Il y a maintenant 30 départements concernés par les prédations. Les mesures de défense sont inefficaces, ou permettent tout au plus de limiter le nombre de pertes à chaque attaque. Le syndicat paysan souligne que les attaques ont lieu en toutes circonstances, de nuit comme de jour, en présence ou non du berger. Il dénonce le manque d'engagement des Ministères de l'agriculture et de l'environnement pour défendre le pastoralisme.

En 2014 un prélèvement de 36 loups (sur la base des graves dommages économiques) a été prévu, mais le premier n'a été effectué que fin aout.
La Confédération Paysanne dénonce, dans un document au titre sans équivoque sur sa position : "Loups et pastoralisme, l'impossible cohabitation", une politique en faveur de la propagation du loup ayant pour conséquence le déclin de l'agriculture paysanne, du pastoralisme et l'accentuation de la tendance à transformer l'élevage dans le sens industriel, sans terre.

http://www.confederationpaysanne.fr/sites/1/mots_cles/documents/Livret_CP_Loups_Web.pd

Les loups, protégés de façon irresponsable, poussent de plus en plus d'éleveurs à enfermer leurs animaux dans les étables. L'Europe poursuit une politique qui récompense foncièrement l'agro-industrie. Déclarer défendre l'environnement mais refuser de comprendre la véritable condition des bergers et des éleveurs aux prises avec les loups signifie - une fois encore - promouvoir l'industrialisation de l'agriculture. L'élevage sans terre ne subit aucun dommage des loups. Ce sont les élevages paysans qui sont en danger. Il existe encore des femmes et des hommes qui vivent au quotidien dans un environnement naturel, souvent des plus difficiles, et qui le défendent, le conservent, obtiennent des productions de qualité à km 0. C'est leur travail qui doit être protégé.

Aujourd'hui dans le Piémont les massacres d'animaux faits par les loups dans les alpages ne font plus la une. Dans le Piémont, il n'existe pas de syndicats et de politiques comme en France, ni un José Bové qui se range du coté des éleveurs. Il n'y a que les Associations, comme Alte Terre et Adialpi, qui ont vu le jour ces dernières années en grande partie à cause de ce problème.

 

 

 

Terre-d-alpe

 

Si le thème de la prédation dans le Piémont a eu droit à un espace dans la presse, c'est uniquement "grâce" à un épisode survenu à Sestrières  "au moins d'août, quand là-haut, il n'y a pas que les bergers, les éleveurs et les habitants de la montagne, mais il y a aussi les touristes !" comme l'a écrit Marzia Verona sur son blog " Pascolo vagante" ( Pâturage nomade)

Lorsqu'on passe des Alpes occidentales à celles centre-orientales, nous rencontrons des situations analogues. Ce fut un été très chaud pour les bergers et les alpagistes du Trentin, et des zones limitrophes où se sont dispersés les ours de Life Ursus (la "fabrique des ours").

Situation particulièrement grave sur le Haut Plateau de Asiago, où l'ours M4 a semé la mort, tuant plus de 30 têtes de bétail, en majorité des bovins, vaches laitières et génisses. (Voir à ce sujet l'interview de Gianbattista Rigoni Stern par Laura Zanetti).

En Valteline aussi, l'ours M25 a durement frappé à plusieurs reprises, avec des incursions répétées entre juin et août.
Ici, au moins, le Président de la Province a pris position de façon provocatrice mais éloquente, en demandant à la Province autonome de Trente de venir reprendre son ours 'problématique'.

Dans la Lessinia (Vérone) la meute de loups déjà présente s'est divisée et - dans une jubilation collective des écolo-animalistes de salon - on en compte maintenant 11. Ceux-ci aussi ont durement attaqué des bovins laitiers.

Et pour la première fois dans la Province de Sondrio, il y a eu des attaques significatives de la part des loups, aussi bien à Grosio (Haute Valteline) que dans la Valchiavenna (à l'extrême opposé de la Province).

 

Lessinia

Dans la Lessinia...


Le signal que la cote d'alerte a été franchie et que l'impact de la prédation est devenu insoutenable est venu des organisations para institutionnelles comme la Fédération des Eleveurs de Trente, qui à travers son Président historique, Silvano Rauzi, dans une interview pour " Il Trentino", a donné la parole à la base, aux éleveurs qui n'en peuvent plus des ours, et qui, dans bien des cas, ont dû abandonner prématurément les alpages.

  • "Je dis qu'il vaut mieux prévenir, faire pression sur Rome et sur l’Union Européenne. De cette façon, on n'avance pas, les gens ont peur, surtout dans les petits centres, dans les villages de montagne. Beaucoup de gens ont déjà rencontré l'ours dans les bois. Il y a des bergers seuls en alpage qui entendent l'ours griffer contre la porte de l'étable. Ou bien on retrouve un âne ou une génisse déchiquetés, mais encore vivant. Ce sont des animaux à respecter eux-aussi, comme l'ours !"


Rauzi a également dit que tout le monde dans le Trentin pense que bientôt il y aura un mort.

  • "Pour ceux qui vivent à la montagne, aller en montagne est un plaisir. Mais aujourd'hui, pour beaucoup ce n'est plus le cas. Et si l'on continue à ce rythme, tôt ou tard il arrivera quelque chose d'affreux. A-t-on besoin d'attendre que l'irréparable se produise pour intervenir ?"


D'ailleurs, à mi-août, si l'ourse qui a attaqué le cueilleur de champignons avait été une ourse jeune et vigoureuse, et pas une ourse de taille moyenne âgée de 18 ans contre une "armoire à glace" au physique de culturiste, il y aurait déjà eu un mort.

Une éventualité qui a été envisagée par les apprentis sorciers cyniques du projet Life Ursus (il y a même une assurance en cas d'agression mortelle par un ours) mais qui a été retenue comme acceptable face aux "avantages". Rauzi dénonce sans ambiguïté la propagation incontrôlée des ours. (Et quand ils seront 100, 200 ? Avec tous les oursons, d'ici 5 ou 6 ans ils auront doublé. C'est maintenant qu'il faut prendre des décisions).


L'hémorragie des prédations avec tout ce que cela comporte (angoisse, fatigue, frais "induits" qui ne sont pas du tout compensés par un système qui verse à répétition des millions pour les projets pro loups et pro ours) est en train de miner le maintien de l'élevage de montagne. L'élevage qui est lié au système du pâturage alpin, celui des vallées latérales, des villages où - si une ou deux familles d'éleveurs laissent tomber - un village entier s'éteint.
"Il y a ceux qui ont déjà déserté les alpages. Le risque, dans les petits hameaux, est que si deux s'en vont, les autres suivent. C'est ainsi que la montagne risque de se dépeupler".

A la différence de la Confédération Paysanne, la Fédération des Eleveurs de Trente est un organisation 'alignée' non seulement avec le pouvoir politique, mais aussi avec un modèle d'agriculture et d'élevage fortement intégré à l'agro-industrie. La Fédération "y met du sien" à travers la sélection du bétail de race Brown Swiss, une race qui, de montagne n'a que de lointaines et partielles origines suisses, mais qui est une machine à lait qu'on voudrait toujours plus productive (Centre Super Brown). D'où la dépendance aux aliments pour bétail du coté de cet élevage du Trentin (représenté par Rauzi) qui utilise de moins en moins les ressources fourragères locales, (pâturages alpins, prés-paturages de moyenne montagne, prés).

Mais peut-être que Rauzi s'aperçoit que le système agroalimentaire global géré par les multinationales veut éliminer tout ce qui n'est pas directement contrôlé par elles. On commence par les vallées latérales, par les alpages, et puis on finira par éteindre complètement l'élevage dans des zones comme le Trentin, où l'existence d'étables avec 1000 vaches n'est pas possible.

L'ours et le loup, tout comme le biogaz* - qui aggrave l'industrialisation de l'élevage - et les méga étables sont en relation. La Confédération Paysanne, qui exprime une vision politiquement consciente, et sans réserve, de soutien à l'agriculture paysanne et au pastoralisme, s'en est aperçue.

Mais il manque encore une chose. Dans les dénonciations du Syndicat paysan d'outre-alpes on a identifié le rôle des ours et des loups en faveur de l'industrialisation agricole comme élément objectif. Sans aller jusqu'à dénoncer un "plan". Pourtant si l'on songe au rôle que l'écolo-animalisme joue aussi sur d'autres terrains (celui du biogaz et des biomasses est l'un des plus emblématique) il est difficile de ne pas attribuer à tout ceci un rôle structuré (idéologique mais pas uniquement) de soutien à un projet capitalistique, d’expropriation, de contrôle et d'exploitation intégrale des espaces territoriaux, d'effacement des formes sociales et économiques qui ne sont pas totalement encloses dans le système global de production agro-alimentaire. De ce point de vue, la prudence de la Confédération Paysanne est peut-être aussi due à la position différente prise par les mouvements "verts" en France où, à côté de positions intégristes pro loup et pro ours - analogues à celles de leurs équivalents italiens - il existe aussi des positions plus ouvertes et la figure de José Bové qui réussit - pour l'instant du moins - à concilier le rôle de politique "vert" avec le soutien sans condition aux bergers au point de revendiquer leur droit à tirer sur les loups.

Cependant le lobby des grands prédateurs n'agit pas au niveau national, mais mondial, et pour s'y opposer efficacement afin de défendre des communautés locales rurales il est important de faire croître la conscience que, avec son idéologie, son influence et ses initiatives, il fait partie d'une stratégie d'ensemble. Ce n’est pas un hasard si les fondations, expressions des grandes corporations, financent les mouvements environnementalistes institutionnalisés.

 


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A lire également : un article de JP Gené - Bêtes et mécahnts sur  Le Monde.fr


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