Traduction d'un texte de synthèse, paru sur le site de l'Association piémontaise Alte Terre. (les notes de bas de page sont des notes de traduction):

 

L'agriculture dans les Vallées Maira et Grana : problèmes & perspectives

Intervention de Giorgio Alifredi dans le cadre de la rencontre avec la délégation ministérielle concernant la possibilité de faire entrer les Vallées Maira et Grana dans le projet "Aree interne".

 

Présentation :

- Giorgio Alifredi, Président de l'Association Alte Terre, propriétaire de l'exploitation agricole familiale Lo Puy (à 1000 m d'altitude) sur la commune de San Damiano Macra (environ 30 ha, prés, pâturages et bois).  Nous élevons des chèvres, nous produisons des fromages de chèvre dans une petite fromagerie d'exploitation, avec annexe agro-touristique pour la dégustation de nos produits (en particulier fromages et chevreaux). En fin d'année, nous allons inaugurer deux chambres d'hôtes. Je suis Président de Alte Terre.

 - L'association Alte Terre est née en 2012 de la volonté de bergers et de montagnards des Alpes occidentales, décidés à réagir face à la disparition des conditions minimales pour pouvoir continuer à vivre et travailler en montagne. En plus du dépeuplement et de la crise économique générale, la population résidente subit aussi un cadre législatif qui ne favorise pas, ou même empêche, la poursuite de l'activité humaine en montagne. Comme il est dit dans la Chartre des valeurs de référence de l'Association, Alte Terre entend défendre la présence permanente des familles et des exploitations agricoles de montagne, en mettant en évidence ce qui souvent fait obstacle à cette activité [...].

 

 Considérations générales

 - En tant que paysan et membre de Alte Terre je considère que le secteur primaire est au centre de la vie de l'homme en montagne. Nous avons reçu en héritage un paysage agraire fruit de la sueur et du travail de générations d'hommes et de femmes, qui ne mérite pas l'abandon de ces cinquante dernières années. Ce sont des champs, des prairies et des pâturages qui ont permis pendant des siècles une survie digne à la communauté qui y résidait et qui pourraient encore jouer ce rôle vital à l'avenir.

Mais au cours de ces dernières décennies on a pu observer, pour différentes raisons, une perte significative de terres cultivables en faveur d'un rapide reboisement.

- Dans la réalité d'aujourd'hui, l'agriculture de montagne, lorsqu'elle est pratiquée, offre des productions de qualité pour lesquelles il existe un bon marché, et qui représentent le meilleur témoignage du territoire (fromages, viande d'animaux nourris à l'herbe, charcuterie, miel, petits fruits, pommes et poires autochtones, pommes de terre, plantes médicinales et liqueurs etc.).

La véritable vocation économique alpine, sans laquelle la ressource touristique s'avère inadaptée et artificielle, reste l'agriculture qui maintient le paysage agraire, et qui est le plus souvent dédiée à la production non pas de matières premières, mais de produits de "niche", transformés sur place dans une filière courte. On peut prendre comme modèle de référence le Tyrol du Sud [1].

Une montagne sans les hommes qui la travaillent, un pur espace Wilderness et parc naturaliste, est le contraire de l'histoire des Alpes et du paysage alpin façonné sur les prairies pâturables.

 

Primauté pastorale

L'élevage dans sa forme pastorale est au centre de la production agricole de montagne,  historiquement, et surtout aujourd'hui alors que nous assistons à la quasi disparition des productions végétales de montagne. En effet le pastoralisme :

 – permet d'exploiter de manière soutenable des terrains pauvres, non mécanisables en raison de la forte déclivité et non cultivables autrement ;

 – maintient le paysage alpin à travers la fauche des prés et l'utilisation du pâturage ;

 – n'étant pas intensif, représente un type d'élevage écologiquement plus soutenable que celui pratiqué en plaine (qui en général ne peut pas se permettre des animaux qui pâturent) ;

 –  produit des aliments de grande valeur nutritionnelle et organoleptique, grâce aux pâturage des troupeaux (fromage au lait cru et viande d'animaux nourris à l'herbe) comme le montrent aujourd'hui de nombreuses recherches universitaires, également dans la Vallée Maira ;

 – produit un fumier de qualité, nécessaire pour la fumure sur place.

 

 Obstacle au développement du secteur primaire

Ceux qui pratiquent l'agriculture en zone de montagne connaissent bien l'aggravation des difficultés qu'ils doivent affronter pour développer leur activité. Difficultés liées aux caractéristiques morphologiques du terrain généralement en pente, à l'altitude et à l'enneigement, à la viabilité réduite etc., qui ne peuvent être qu'en partie atténuées grâce à l'utilisation de technologies appropriées et qui de toute façon sont acceptées par le montagnard comme des conditions et des limites « naturelles ».

Mais au cours des dernières années, sont venus s'ajouter à ces difficultés, en particulier avec la transposition des directives européennes, des obstacles de nature législative qui affaiblissent les tentatives déjà établies de renaissance du secteur primaire. Il s'agit de véritables charges supplémentaires pour le déroulement de l'activité agricole, toutes d'origine "humaine", qu'une politique distraite ou éloignée ou ignorante des conditions locales a fixé d'une manière inconsidérée. Parmi ces obstacles additionnels il convient de dénoncer :

 1.  La réintroduction d'animaux sauvages.

Avec le dépeuplement entre les années 70 et 90, la montagne a subi, en général inconsciemment, l'introduction d'animaux sauvages pour des raisons de chasse ou écologistes (chez nous sangliers, chevreuils, cerfs, rapaces, loups) qui ont rendu la défense des cultures toujours plus exigeantes car elles subissent régulièrement beaucoup de dégâts. Les lois actuelles sur la chasse, en particulier la loi nationale de référence, ne permettent pas à un paysan l'élimination d'animaux sauvages sur sa propriété, même quand ceux-ci causent des dommages répétés au fruit de son travail. Ces dernières années dans les Vallées Maira et Grana la présence désormais permanente de meutes de loups constitue une menace constante également pour l'élevage, qui jusque-là était la seule activité agricole épargnée par les dommages de la faune sauvage [2].

 2.  Une application rigide des normes  ASL [3].

Il faut une volonté politique de contextualiser les normes sanitaires à la réalité de la montagne, caractérisée par des productions aux dimensions limitées ; il faut exploiter les dérogations que même la législation européenne permettrait, mais que des fonctionnaires scrupuleux ne se sentent pas autorisés à adopter. Ce sont les petites productions fromagères d'exploitation qui ont particulièrement souffert, parfois jusqu'à disparaître complètement, de la rigidité de l'application de normes sanitaires conçues pour des exploitations très différentes. En général les contrôles, quand ils sont nécessaires, devraient être limités aux produits, exonérant la petite exploitation de montagne des contrôles administratifs et sur papier, qui impliquent des charges bureaucratiques et des coûts trop lourds pour la petite économie.

 3.  La législation forestière.

Dans le piémont, mais pas seulement, la nouvelle loi forestière de 2009 impose la conservation des bois sur des terrains mêmes privés ; bois signifiant n'importe quel terrain recouvert d'une invasion de plantes ligneuses buissonnantes depuis au moins 10 ans, même s'il s'agissait selon le cadastre de champs et de prés. Dans la pratique on photographie ce qui existe (le plus souvent à l'état d'abandon cultural), rendant très difficile la reprise des cultures agricoles. Le pâturage des chèvres [4] a été particulièrement pénalisé, alors qu'au contraire il serait un très bon moyen pour récupérer des terrains désormais improductifs. Le cadre législatif semble fortement conditionné à l'idéologie écologiste qui souhaite le «réensauvagement» des Alpes avec la domination incontestée des bois habités par les animaux sauvages, mais interdits aux animaux domestiques.

 4.  Arpea [5] et photo-interprétation.

On a créé un système de vérifications des contributions de la PAC pour les exploitations de montagne, que personne ne veut ou ne peut corriger (ni les maires, ni la Région). Il est basé sur un contrôle, à partir de photos aériennes, des surfaces agricoles utilisées  qui pénalise gravement les agriculteurs de la bande altimétrique comprise entre 600 et 1500 m, fortement arborée. La majeure partie des exploitations qui pâturent en moyenne montagne sont en effet exclues de la PAC, malgré une envie théorique de privilégier justement l'élevage durable, non intensif et dans des zones marginales !

 5.  Remembrement foncier.

La division traditionnelle de la propriété foncière caractéristique des Alpes occidentales, aggravée à chaque succession, a créé avec le temps une situation ingérable pour la reprise de l'agriculture sur des terres abandonnées. Trop de propriétaires, souvent des héritiers non retrouvables, des frais de notaire élevés pour l'acquisition de petites parcelles. La création déjà expérimentée ailleurs de consortiums obligatoires ou en général, toutes les formes de facilitation législatives du remembrement et de l'unification foncière, sont des conditions indispensables pour la renaissance de l'agriculture de montagne.

6.  Réduction du coût du travail.

L'agriculture de montagne, qui n'est que partiellement mécanisable, demande beaucoup de main d'oeuvre. D'un autre coté, les demandes de travail de jeunes, peut-être sans emploi, qui voudraient "changer de vie", sont de plus en plus nombreuses. Cependant les deux exigences se rencontrent rarement. Les cotisations salariales sont trop élevées pour les faibles marges de l'économie de montagne. Il faudrait étendre la réduction actuelle du coût des cotisations en zone de montagne prévue pour le travail à durée déterminée d'autres agriculteurs, à toute personne résidant dans une commune montagnarde.

7.   Spéculations sur les pâturages.

Il faut interrompre par des interventions législatives ad hoc la récente spéculation sur les alpages causée par les contributions de la PAC dégagées pour l'utilisation effective des pâturages, qui en a énormément augmenté les prix de location saisonnière, les rendant en fait souvent inaccessibles à ceux qui ont vraiment intérêt à faire paître leurs animaux. En général, pour une relance de l'agriculture de montagne, il serait essentiel d'utiliser la contribution pour l'alpage à un investissement effectif de la somme reçue sur place : autrement, comme c'est le cas aujourd'hui, l'argent donné pour un territoire de montagne est ensuite dépenser pour moderniser la ferme de plaine.

 

Conclusions

Si nous voulons penser à un chantier de développement alpin pour les Vallées Maira et Grana, où expérimenter des formes innovantes d'investissement public et privé et de gestion locale des ressources, éventuellement en cas de succès à exporter dans d'autres réalités de montagne similaires, il sera certainement nécessaire d'accorder une attention particulière au secteur primaire, véritable indicateur de la santé d'un territoire.

D'un coté des interventions ciblées, dans le cadre d'une stratégie commune, d'un autre des actions politiques pour mettre en œuvre ces dérogations ou ces changements de réglementation qui, en rendant fertiles les investissements réalisés, permettent la renaissance de la vie économique et sociale des montagnes occitanes, qui ont toujours été un lieu de liberté et d'esprit d'entreprise économique.

 

Elva, 18 septembre 2014



[2] Il y a actuellement 35 meutes de loups dans la Région Piémont - communiqué Confédération it. des agriculteurs du Piémont, d'après ce qui a été dit dans une recnontre à Turin (11 sept) avec les spécialistes du projet WolfAlps.

[3] Services vétérinaires

[4] Dans un autre article, on peut lire que l'interdiction du pâturage caprin est un odieux préjugé issu de l'époque fachiste.

[5] Agenzia Regionale Piemontese per le Erogazioni in Agricoltura.


 

Alta_Val_Maira

« Alta Val Maira ». Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.


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