Traduction d'un texte signé Annibale Salsa  qui a été publié sur le site de l'Association Alte Terre.

Annibale Salsa est Président du Comité Scientifique de l'Académie de la Montagne du Trentin et Membre du Comité Scientifique de la Fondation Unesco-Dolomites.

Source : http://www.alteterre.org/2014/10/macroregione-una-presa-in-giro.html


Macro-région alpine, une plaisanterie :

Au niveau européen, on commence à penser à une "macro-région alpine" comme espace stratégique situé au centre du vieux continent. Un espace trop longtemps négligé, repoussé à la périphérie des états nationaux, considéré comme marginal et donc destiné à une lente désagrégation.

Le 19-20 décembre 2013, la Présidence du Conseil Européen a invité la Commission à élaborer, d'ici à 2015, en coopération avec les Etats membres, une stratégie pour la Région Alpine. Ceux qui ont à cœur le sort et l'avenir des Alpes et de ses habitants commencent à espérer un changement pour les populations des hautes terres. La Convention des Alpes, signée à Salzbourg le 7 novembre 1991 et entrée en vigueur le 6 mars 1995, a été le premier signal important de la reconquête d'une prise de conscience du rôle géopolitique charnière joué par le territoire alpin à partir du X/Xième siècle.

L'arrivée de l'âge moderne et l'affirmation des Etats Nations ont marqué un lent déclin des Etats alpins, dont la véritable protagoniste était la montagne habitée. Depuis le XVIIIème la population alpine a dû subir, toujours plus passivement, l'effet du désintérêt à son égard de la part des décideurs politiques matériellement et mentalement très éloignés des vallées. L'arrivée des nationalismes  a transformé l'espace alpin en terrain de guerre et d'accrochages entre des gens apparentés par leur modèles d'organisation, leur mentalité, leur culture et leur langue. Après le retour de la démocratie en Italie, l'institution des Régions administratives - Organismes territoriaux dotés d'une certaine capacité de décision - a permis d'espérer une sorte de repositionnement territorial au bénéfice de la montagne. L'article 44 de la Constitution de la République affirme en effet que : « la loi prévoit des dispositions en faveur des zones montagneuses », reconnaissant l'importance sociale et économique des hautes terres. Cependant, une grande partie des territoires alpins se trouveront encore pour des raisons physico-géographiques et politiques, à la marge des grandes régions.

On sait que les Alpes du versant italien s'étendent de la Ligurie occidentale (Provinces d'Imperia et de Savone) jusqu'au Frioul-Vénétie-Julienne (Province de Gorizia et arrière-pays triestin). Au niveau régional, à l'exception de la vallée d'Aoste, du Trentin Haut Adige/ Tyrol du Sud, toutes les autres régions ont une superficie extra-alpine nettement supérieure à celle alpine. Il arrive ainsi que des Provinces entièrement montagneuses (Verbano-Cusio-Ossola, Sondrio et Belluno) se trouvent, à l'intérieur de leur Régions respectives (Piémont, Lombardie, Vénétie), dans des situations de périphérie et de marginalité croissante. L'explication est totalement évidente puisque les centres décisionnaires de ces territoires se situent en dehors des zones montagneuses. À partir des années 70,  nous avons enregistré des phénomènes de dépeuplement aux proportions dramatiques, qui aujourd'hui encore ne sont pas faciles à solutionner. Même si l'on remarque, depuis quelques années, des retours à la montagne après des décennies d'hémorragie démographique. Cependant, si l'on n'intervient pas avec des stratégies politiques clairvoyantes, ces phénomènes de renaissance ne seront que des feux de paille. L'homogénéité territoriale est tout aussi importante que l'autonomie de gouvernement des territoires alpins.

Si dans le Trentin, le Tyrol du Sud et le Val d'Aoste la montagne est encore défendue - bien sûr selon des modalités différentes et conformes aux spécificités territoriales - cela est dû au fait que ces territoires se trouvent "intra montes". Le mot "Tyrol" signifiait déjà au Moyen Âge "terre entre les montagnes" : ce que Dante Alighieri a rappelé dans la Divine Comédie. La théorie "d'entre les montagnes"  a eu un fier défenseur en la personne de l'évêque d'Aoste, Albert-Philibert Bailly, qui écrivit en 1661 que la Vallée  ne se trouvait ni au-delà, ni en-deçà, mais au milieu des montagnes. La Région Frioul-Vénétie-Julienne, bien qu'étant une Région au Statut Spécial, a connu et connaît toujours des situations de forte marginalisation des territoires alpins en Carnia et dans les Vallées pordenonaises. L'erreur d'inclure de petites zones de montagne et de grandes zones de plaine dans une même institution administrative semblait pouvoir être dépassée par la Convention des Alpes qui dessinait, dans sa cartographie officielle, des parties de Régions et de Provinces entièrement montagneuses distinctes des plaines adjacentes. Sauf que la récente proposition de macro-région alpine au niveau européen étend la zone des Alpes à l'ensemble du territoire des Régions administratives en faisant quintupler le nombre des habitants effectivement "alpins". L'erreur inhérente à l'organisation administrative italienne se voit donc agrandie à toutes les régions européennes transformant, par exemple, les habitants de la Côte de d'Azur et de Milan en montagnards.

Le Secrétaire de l'Association Alte Terre, Mariano Alloco, qui est Président de la Communauté de montagne de la Vallée Maira (Cuneo), se demande de façon pertinente et provocante si cet agrandissement a un sens : "les montagnards sont passés de 12 à 70 millions, explosion démographique ? Non, il y a autre chose en-dessous. Maintenant que ses périmètres sont connus, le jeu est découvert. La plaine du Pô devient montagne par décret. On ne veut pas comprendre que la Macro-région alpine doit coïncider avec les limites définies par la Convention des Alpes, autrement les bénéfices profiteront à ceux qui n'ont pas grand chose à voir avec les Hautes Terres. La Macro-région alpine devrait indiquer le lieu où se concentrent les ressources à disposition de ceux qui vivent et qui travaillent dans les vallées et  c'est tout, mais il n'en sera pas ainsi".

Cela vaut, en particulier, en matière de réseaux routiers et de transports, comme le montre l'insistance de la Vénétie pour le prolongement de l'autoroute Valdastico sur le territoire du Trentin. Mais dans tout cela, les trentinois prouveront qu'ils ont les anticorps nécessaires.

 

 

LeontopodiumAlpinum-1

 Edelweiss - by Tobias Gasser (Own work) [CC-BY-SA-2.5], via Wikimedia Commons


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