Traduction d'un article de Ruralpini, signé Michele Corti, au sujet du plaidoyer pour des écosystèmes non désertés par les bergers  paru dans Libération. Le titre de l'article de Ruralpini est:

Un appel pour les bergers en France

La différence entre la France et l'Italie se manifeste bien dans l'appel en faveur des bergers devant faire face à une pression de prédation croissante des loups qui a été signé par 35 spécialistes de différentes sciences (agraires, biologiques et humaines). En Italie, combien auraient le courage de signer, en défiant la pensée unique du "beau loup"?

En Italie, un appel de ce genre est inconcevable parce que l'Italie est le pays du guépard, du conformisme, de l'intellectuel de cour. Gramsci a fustigé les vices des intellectuels italiens et le résultat a été que tous sont devenus gramsciens. Aujourd'hui, ils sont tous "lupistes". Dire "le loup est beau" est devenu un dogme, indépendamment du fait que l'espèce soit en forte expansion et que  les bergers souffrent d'une pression de prédation toujours plus intenable. Grâce à la protection "absolue" et idéologique des grands prédateurs en dehors de toute logique environnementale, territoriale et sociale, la classe moyenne "urbaine" réaffirme sa supériorité sur les "vilains" (littéralement appelés ainsi par les animalistes "tombés" sur Pinzolo pour "venger" la mort de l'ourse Daniza). C'est typique du contexte de déclassement social et de crise. En réalité, la politique de la "wilderness", avec l'avancée de la forêt et des grands prédateurs, vise à désertifier les montagnes et les zones rurales "marginales" pour permettre aux intérêts économiques capitalistes d'exploiter les ressources naturelles sans les "ennuis" causés par la présence gênante des communautés locales.

Forer, capter l'eau, produire des biomasses, remplir les crêtes d'éoliennes, voilà le programme d'exploitation du territoire. Les ours et les loups sont la petite cerise pour donner une touche écologique (et servent à favoriser le dépeuplement). Les spécialistes, les experts, les professionnels qui travaillent dans les secteurs de l'agriculture et de l'élevage ne sont pas non plus épargnés par ce conformisme de l'idéologie du "beau loup". En France, un chercheur dans les disciplines agricoles se considère d'abord comme un membre de la communauté scientifique et intellectuelle du monde agricole et ensuite comme appartenant à une spécialisation de la caste universitaire et intellectuelle. En Italie, c'est le contraire, et donc ceux qui s'occupent du pastoralisme et de zootechnie n'ont parfois même pas  le courage de défendre ce qui est leur domaine d'intérêt.

De ce point de vue, l'appel signé par les 35 chercheurs et spécialistes français des sciences agraires, écologiques, humaines, retire tout prétexte à ceux qui jusqu'à maintenant ont "regardé ailleurs", et fait comme si le problème du conflit entre les loups et les bergers n'existait pas en tant que problème social et culturel. Les signataires qui sont aussi, et ce n'est pas un hasard, ethnologues, sociologues, anthropologues, démontent la construction sociale de la "cohabitation pacifique", l'idée débonnaire et politiquement correcte que le loup et l'agneau peuvent se trouver l'un à côté de l'autre. Tout comme on le vérifie également en Italie, les "moyens de protection", clôtures, chiens, et dissuadeurs limitent les dégâts jusqu'à ce que l'augmentation des loups ou leur acquisition d'une capacité à contourner ces défenses ne viennent en annuler l'effet (mais avec des coûts et des sacrifices aggravés pour les bergers qui doivent mettre en place des clôtures, nourrir et contrôler les chiens, rester jour et nuit à défendre le troupeau).

 

chien-blessé

 

Les spécialistes français démolissent le mythe du "loup sélectionneur de la faune sauvage" en soulignant que cet animal intelligent et opportuniste préfère les proies domestiques faciles (en l'absence de risque élevé). " Notre pays n'est ni le Wyoming ni le Montana " disent-ils. Il est évident que c'est la même chose pour l'Italie où le paysage pastoral est un paysage humanisé riche de biodiversité et pas MALGRE les bergers et les paysans, mais GRACE à eux et aux animaux domestiques avec lesquels ils ont vécu pendant des siècles en symbiose.

En France, il y a 300 loups, tandis qu'en Italie il y en a 2000 (estimation publiée par des experts engagés dans le suivi). En France, les institutions interviennent et peuvent mettre à disposition des "aides bergers" ayant reçus une formation professionnelle sérieuse, et dans certaines zones on a installé des cabanes dans les pâturages pour les bergers. En Italie, dans presque toutes les régions on ne reçoit rien et les dédommagements arrivent tardivement et ne sont que partiels.
Un appel en faveur des bergers rédigé pour la réalité italienne aurait donc davantage de raisons d'être signé. Nous verrons combien auront le courage de le faire.

Quant à Slow Food, il sera intéressant de voir s'il dément son fondateur ou s'il assume une nouvelle position sur ce sujet (moins soumise à l'écologisme bourgeois).

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Note : Un groupe de députés du PD (Parti démocrate), mené par Mino Taricco, ont adressé une question parlementaire (signée le 26 novembre 2014) à deux Ministères au sujet du problème des loups en Italie : Ministère de l'Environnement, de la Protection du territoire et de la Mer et Ministère des Politiques agricoles, alimentaires et forestières. Cette question parlementaire fait aussi référence au plaidoyer publié dans Libé. (le texte est visible sur Ruralpini http://www.ruralpini.it/Politica04.12.14-Deputati-Pd-con-i-pastori-contro-i-lupi.html ).

 


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